L’enrichissement de la langue : une nécessité pour la démocratie | Reportage de Valentine Levacque pour DOCaufutur

Ne dites plus « data scientist » mais « expert en méga données ». Ne dites plus « pop up store » mais « boutique éphémère ». Les anglicismes font partie intégrante de notre langage courant. Mais lorsque ces termes n’ont pas d’équivalent en langue française, pourquoi cela pose-t-il problème ? Nous avons mené l’enquête auprès de la délégation générale de la langue française et aux langues de France pour comprendre l’impératif d’un enrichissement de la langue (voir aussi notre article Digital versus numérique, anglicisme ou juste mot ? Corinne Estève Diemunsch).

D’où vient cette obligation à parler français ?

Au sein du ministère de la Culture, c’est la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF) qui anime et coordonne le dispositif interministériel d’enrichissement : elle assure le secrétariat permanent de la Commission d’enrichissement de la langue française (CELF).

Nous avons donc eu le plaisir d’échanger avec Pierrette Crouzet-Daurat, chef de la mission du développement et de l’enrichissement de la langue française.

« Tout a commencé par l’édit de 1539 promulgué par François Ier qui remplace le latin par le français. L’ordonnance de Villers-Cotterêts est le plus ancien texte législatif encore en vigueur en France. A partir de ce moment, la loi et la justice seront prononcées en français, langue officielle. L’idée est que tout le monde doit pouvoir comprendre. Or aujourd’hui, cette exigence de compréhension est toujours actuelle. Pour que tout le monde comprenne, il faut que tout le monde parle français aussi bien à l’école, que dans l’administration ou dans les médias. »

La langue française est un droit pour les citoyens

Effectivement, compte tenu de la liberté d’expression, on ne peut pas contraindre les citoyens à parler une certaine langue. Par contre l’Etat peut contraindre ses organes. De la même manière que François Ier a fait du français la langue officielle du droit, aujourd’hui encore, la langue française est un droit pour les citoyens.

De ce fait, pour éviter que dans certains domaines, les professionnels soient obligés de recourir massivement à l’utilisation de termes étrangers, l’adaptation du vocabulaire doit être facilitée et coordonnée. Il s’agit de mettre à disposition des entreprises et du public une terminologie adaptée.

Un dispositif interministériel ouvert sur le monde de la recherche

Depuis la « loi Toubon » du 4 août 1994 relative à l’emploi de la langue française en France, l’administration doit s’exprimer en français. L’emploi du français est garanti dans la vie sociale. Les locuteurs ont un droit à être administrés, enseignés et soignés en langue française.

Dans cette continuité, le décret 96-602, modifié par le décret 2018-341 du 25 mars 2015, remanie le dispositif d’enrichissement de la langue française, notamment dans la vie économique, scientifique, technique et juridique. Placée sous l’autorité du Premier ministre, la Commission d’enrichissement de la langue française, est la clef de voûte du dispositif d’enrichissement de la langue française. Elle établit chaque année un rapport de synthèse sur l’action menée par les administrations concernées par la terminologie. Animés par 10 hauts fonctionnaires chargés de la terminologie et de la langue française, 19 collèges de terminologie, couvrant 14 ministères, réunissent un vaste réseau de plus de 300 experts chargés de proposer des termes et définitions à la Commission d’enrichissement.

Le rôle de la Commission est de donner son avis sur les définitions des experts. Le but est de trouver un consensus, puis d’envoyer ses propositions à l’Académie française.

Le Ministre de la Culture, Franck Riester, était entouré d’Hélène Carrère d’Encausse, Secrétaire perpétuelle de l’Académie française, Xavier Darcos, Chancelier de l’Institut de France, et Frédéric Vitoux, membre de l’Académie française, le 12 février 2019 lors de la Commission d’enrichissement de la langue

Pourquoi est-il si important de rechercher l’équivalent français d’un terme étranger ?

« Si on demande à l’administration de s’exprimer en français, faut-il encore qu’elle dispose de termes en français pour désigner les innovations », rappelle Pierrette Crouzet-Daurat.

La recherche de l’équivalent français d’un terme étranger relève d’un enjeu démocratique. En effet, la langue doit être en mesure d’accompagner la modernité. Les professionnels doivent être capables de pouvoir communiquer dans leur langue, pour que les citoyens s’approprient ces réalités. « Une langue représente un système de pensées. Elle doit pouvoir exprimer la complexité et la diversité de son environnement ». Tous les citoyens doivent pouvoir comprendre.

Et l’enjeu est bien là : la clarification. Combien d’anglicismes se sont glissés dans notre entreprise sans que nous n’en soyons plus maître ? Il est urgent d’avoir conscience de l’importance de l’enrichissement de la langue française. Questionnons-nous sur le sens, la signification des termes que nous utilisons. Que sous-entendons vraiment lorsque nous utilisons tels ou tels termes ? Avant le décret 2015-341, on parlait de « Commission Général de terminologie et de néologie » ; titre explicite. La terminologie est bien la discipline linguistique qui étudie strictement les concepts spécialisés et les termes qui servent à les dénommer. La création de termes français permet la compréhension par tous, en comblant nos lacunes de vocabulaire.

Le problème est donc bien de produire les termes et les définitions correspondants aux nouvelles réalités d’un domaine déterminé.

« Comment ne pas créer des mots nouveaux dans un monde où l’homme découvre sans cesse des réalités nouvelles ? » – Senghor

Le dispositif d’enrichissement de la langue française, mis en place depuis plus de 40 ans par l’Etat permet la création de termes français nécessaires pour transmettre le savoir. Tous peuvent participer en allant sur le site des termes publiés au Journal Officiel.

Valentine
Arrivée sur terre il y a quelques lustres, Valentine entre aujourd’hui dans le métier de la communication. C’est non sans intrépidité qu’elle a intégré la Sorbonne en philosophie après une classe préparatoire littéraire (A/L). Après un mémoire sur la place de l’éthique dans la société actuelle à partir d’Aristote, Valentine poursuit son cursus en éthique appliquée. Autrement dit elle s’intéresse aux actions des entreprises et des institutions publiques, proposant alors des solutions de conseil afin d’accompagner leurs prises de décision. Au coeur de l’économie numérique, les rouages de la communication autour de l’innovation la passionnent. C’est pour cela que Valentine a rejoint l’équipe de Tikibuzz, une agence de communication et de marketing, en 2018. Aujourd’hui, elle a le plaisir de s’aventurer sur le terrain de l’éditique et de la gestion de la communication client, afin de vous proposer chers lecteurs, des reportages et des témoignages pour votre média DOCaufutur.

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