Rencontre avec Sylvain Tillon, CEO et cofondateur de Tilkee – L’administration aurait-elle un double discours sur les métiers du web ?

Après le Graal d’Indiana Jones et les gemmes d’infinité des Avengers, les développeurs sont sans doute l’un des trésors les plus recherchés. En France comme ailleurs, ils représentent une perle rare et la demande dépasse l’offre depuis plusieurs années. En pénurie de développeurs, la Startup Nation qui pense à l’échelle internationale s’imaginait recruter facilement en dehors des frontières hexagonales – en Europe en particulier. Les initiatives mises en place par l’Administration semblaient soutenir cette idée. Pourtant, la réalité est un peu moins rose et les entrepreneurs pourraient se demander s’ils n’ont pas à faire face à un double discours.

1 / Un secteur qui recrute et manque de candidats

Les logiciels sont partout. A l’ère de la transformation digitale des entreprises, les développeurs informatiques sont en position de force : 110 000 emplois pourraient être créés entre 2012 et 2022 dans les métiers de l’informatique et des télécommunications, selon l’institut France Stratégie et la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (DARES), soit une croissance annuelle moyenne de l’emploi de 1,8 % largement supérieure à l’ensemble des autres métiers. Selon le baromètre 2019 de l’emploi réalisé par Qapa, les développeurs apparaissent en 5e place des métiers les plus demandés en France, que ce soit dans les startups ou dans les grands groupes.

Face à cette demande, le secteur manque malheureusement de candidats : au moins 50 000 postes de développeurs informatiques sont à pourvoir. Et même si la France forme 30.000 nouveaux diplômés tous les ans, l’offre de développeurs n’arrive pas à suivre une demande en constante augmentation. Rien que l’année dernière, elle aurait augmenté de 20 % estime ainsi le cabinet Inteam.

La France, en route vers une pénurie de développeurs, a donc naturellement ouvert les portes pour faciliter le recrutement de profils.

2 / Des initiatives pour aider les entreprises d’un côté…

Recruter un profil à l’extérieur de nos frontières n’est pas chose aisée et peut s’avérer à la fois long et coûteux. Moyennant 2 à 3 mois pour faire toutes les démarches, et environ 3.000 euros de frais (avocat, traduction, frais administratifs), il est possible d’obtenir un visa (titre de séjour) pour un ingénieur étranger comme l’explique Legalstart.

Soucieuse d’attirer les cerveaux étrangers, la France a mis en place, en 2016, le passeport talent – baptisé French Tech Visa dans le secteur de la tech. Pour une entreprise qui rentre dans les critères définis, la procédure est simplifiée et le titre de séjour est délivré pour une durée de 4 ans.

Le French Tech Visa a évolué en mars dernier et permet désormais à toutes les entreprises considérées comme innovantes de recruter des employés étrangers de manière accélérée. Pour y prétendre, l’entreprise devra attester d’un caractère innovant, reconnu par le Ministère de l’économie et des finances et respecter l’un des trois critères suivants : être ou avoir été bénéficiaire au cours des cinq dernières années d’un soutien public à l’innovation, avoir une partie de son capital détenue par une entité ayant pour objet principal de financer ou d’investir dans des entreprises innovantes et dont les titres ne sont pas cotés. Enfin, être ou avoir été accompagnée au cours des cinq dernières années par une structure de soutien.

Ces mesures – et les bonnes intentions qui les accompagnent – cachent toutefois une réalité bien plus complexe, surtout dès que l’on s’éloigne du cadre défini.

3 / …Et une réalité plus complexe de l’autre 

Une des conditions du French Tech Visa est que le salarié bénéficie d’un salaire supérieur à 2 fois le SMIC, soit 3.050€ brut mensuel au minimum.

À Lyon, un salaire de 36k€ brut pour un développeur web junior (2 ans d’XP) n’est pas très fréquent. Et dans le cadre d’une entreprise qui prône la “transparence des salaires”, c’est compliqué de justifier que le petit nouveau soit payé 20% de plus que les autres recrues au même niveau de responsabilités… uniquement parce qu’il est Serbe !

Du coup, nous n’avons pas pu bénéficier du French Tech Visa. Nous avons suivi une procédure plus traditionnelle en faisant une demande dans le cadre du dispositif jeune professionnel de l’OFII (http://www.ofii.fr/recruter-un-travailleur-etranger). Le gros avantage de ce dispositif est que le marché de l’emploi ne nous était pas opposable, nous n’avons pas eu à justifier nos recherches. Néanmoins, il n’aurait pas été très compliqué de démontrer que nous ne trouvions pas de développeur sénior spécialisé en Ruby on Rails…

Suite à l’envoi de notre demande, nous avons l’honneur de recevoir un inspecteur du travail dans nos locaux. Sa visite a pour seuls objectifs de vérifier que nous sommes une vraie entreprise, que le candidat n’est pas déjà dans nos locaux et que ce ne sera pas un visa de complaisance.
Normalement ça doit être simple.

Mais malheureusement, en région Auvergne-Rhône-Alpes, les inspecteurs du travail ont pris la fâcheuse habitude d’en profiter pour faire une véritable inspection du travail : affichage obligatoire, éléments de sécurité, document unique d’évaluation des risques, cahier d’inscription des salariés, extincteurs, vérification des contrats de travail, du cahier du délégué du personnel…

Nous avons toujours “respecté” les règles. Mais cette inspection exhaustive ajoute une bonne dose de stress et vient poser de drôles de questions aux collaborateurs (exemple : “votre écran n’est pas trop bas ?”)… Et tant que le dossier n’est pas complet, le recrutement est véritablement freiné !

4 / Se poser rapidement les bonnes questions pour ne pas freiner la startup nation française

Aux belles paroles doivent correspondre des actes. Si la France souhaite continuer de le promouvoir le fabuleux dynamisme de son écosystème numérique, elle doit accompagner sa croissance et faciliter l’embauche et ne pas freiner les entrepreneurs.

Entreprendre est complexe. Recruter l’est tout autant. Pour l’entrepreneur c’est une étape importante, un investissement en termes de temps et d’argent. En plein essor, le dirigeant a de nombreuses choses à faire et doit éviter, autant que faire se peut, de perdre du temps sur la partie administrative du recrutement. C’est pourquoi l’administration doit proposer un discours cohérent à tous les étages et ne pas opposer aux initiatives d’encouragement qu’elle propose, une réalité plus complexe.

Des mesures comme le Pass French Tech sont une réponse aux attentes de l’écosystème startup français. Il faut cependant aller plus loin pour redonner au métier de développeur ses lettres de noblesse à plus long terme.

Développeur un métier qui ne fait pas rêver dont il faut changer l’image

Pourtant considéré comme un métier d’avenir, bien rémunéré et porteur de nombreux débouchés, le développeur informatique ne fait vraiment rêver que seulement 8% des Millenials (10% d’hommes et 5% de femmes). 58% indiquent que ce métier ne les fait pas vraiment ou pas du tout rêver selon une étude réalisée par CA Technologies. L’initiative du gouvernement de former 10 000 personnes au métier du numérique est un premier pas. Elle s’inscrit dans cette dynamique. Car l’évolution digitale de notre monde nous oblige à former plus de développeurs. Il faudra donc accélérer l’effort engagé sans quoi nous allons laisser filer une opportunité.

Et nous – entreprises, entrepreneurs – avons également un rôle à jouer et un effort à faire.

Il est en effet possible de former un développeur ! Trop d’annonces aujourd’hui requièrent 2 ou 3 ans d’expérience. Pour recruter un tel profil, encore faut-il qu’il ai connu une première entreprise. Ce n’est pas ainsi que nous ferons grandir le vivier des ressources. Au lieu de se focaliser sur la recherche d’un profil doté d’une expérience précédente, et susceptible de céder rapidement aux sirènes d’une nouvelle offre, mieux vaut former un(e) junior. Il appartient à l’entreprise de transmettre son savoir. Et je pense qu’elle s’assure ainsi une plus grande fidélité du collaborateur qu’elle a formé.

Car c’est le deuxième défi auquel les entreprises doivent répondre : savoir conserver leurs forces vives surtout dans un contexte qui leur est aussi favorable. Bien sûr, nous travaillons pour l’argent. Mais le salaire n’est pas le seul moteur. Confronté à deux offres proches, le développeur choisira une entreprise sur d’autres critères. Celle-ci doit alors se distinguer par la mission proposée, mais aussi par l’ambiance de travail qu’elle garantit. Car si nous attirons des développeurs venus de l’étranger, nous devons savoir retenir nos propres forces vives et éviter de les voir partir vers d’autres horizons.

Car tout le monde connaît le proverbe « l’herbe n’est pas plus verte ailleurs ».

 

NB : Pour la petite histoire, notre développeur serbe a finalement reçu son visa après 4 mois de démarches (merci Céline pour le coup d’accélérateur sur la fin). Mais lorsqu’il est arrivé pour prendre son poste, il est immédiatement reparti… Parce qu’il avait mal au pied et qu’il ne voulait pas être soigné par des médecins français. Tout ça pour ça !

Corinne
Depuis plus de 25 ans dans le métier de la communication et du marketing, Corinne a démarré sa carrière à la télévision avant de rejoindre une agence événementielle. Curieuse dans l’âme, elle poursuit sa carrière dans l’IT et intègre une société de conseil en éditique puis entre chez un éditeur de logiciels leader sur son marché, SEFAS. Elle est ensuite nommée Directrice Communication chez MGI Digital Graphic, constructeur de matériel d’impression numérique et de finition international coté en bourse. Revenue en 2008 chez SEFAS au poste de Directrice Marketing et Communication groupe, elle gère une équipe répartie sur 3 géographies (France, Etats-Unis et Angleterre), crée le groupe utilisateurs de l’entreprise et lance un projet de certification ISO 9001, ISO 14001 et ISO 26000 couronné de succès. Pendant 7 ans membre du conseil d’administration de l’association professionnelle Xplor France et 2 ans sa Présidente, Corinne a créé dès 2010 TiKibuzz, son agence de marketing et de communication. Elle devient Directrice de la Communication en charge des Relations Presse, du Lobbying et du marketing digital chez DOCAPOST, groupe La Poste, durant 3 ans avant de rejoindre la start-up FINTECH Limonetik, en 2013. C'est cette même année qu'elle crée votre média professionnel, DOCaufutur, l'avenir du document.

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