in

5 questions à Jules-Henri Gavetti, Trésorier du CISPE | interview réalisée par Valentine Levacque pour DOCaufutur

L’Union Européenne s’efforce d’empêcher les terroristes d’utiliser Internet à des fins de radication, de recrutement et d’incitation à la violence. La Commission européenne a présenté en septembre 2018 une proposition de régulation sur la lutte contre les contenus terroristes en ligne, en réponse à une demande des dirigeants de l’UE. Cependant cette proposition est aujourd’hui vivement discutée. Par exemple, le CISPE, l’alliance des fournisseurs de services d’infrastructure cloud en Europe, exprime ses préoccupations. Nous avons posé cinq questions à Jules-Henri Gavetti, Président de la société Ikoula et trésorier du CISPE.

Monsieur Gavetti, merci d’échanger avec nous suite à la proposition européenne de règlement relatif à la prévention de la diffusion en ligne de contenus à caractère terroriste. Pouvez-vous tout d’abord nous expliquer ce qu’est le CISPE, dont vous être membre ?

 Jules-Henri Gavetti : Le CISPE est l’acronyme de Cloud Infrastructure Services Providers in Europe. En fait, c’est une organisation européenne qui regroupe tous les fournisseurs d’infrastructure à partir du moment où ils opèrent en Europe. L’association représente l’industrie des infrastructures au sens dur du terme : OVH, Ikoula, Outscale… Finalement, nous sommes une coalition d’industriels.

Nous travaillons avec les autorités IT de l’UE, par exemple avec la CNIL en France sur l’application de la RGPD. Nous avons ainsi intégré à notre code de conduite pré-existant les directives RGPD et nous demandons à chacun de nos membres d’être le plus conforme possible au RGPD. Dans ce code de conduite, nous définissions les responsabilités de chacun : c’est un texte engageant.

Vous avez donc l’habitude de travailler sur des textes européens. Quelle est la dernière proposition de régulation adoptée par la Commission Européenne sur la lutte contre les contenus terroristes en ligne ?

J-H Gavetti : Il s’agit d’un texte qui vise à mettre en place du pré-contrôle automatique sur les éléments mis à disposition du public. En fait, cette proposition s’adresse très bien à un Facebook ou un Twitter ! Ces acteurs reçoivent de la donnée et la mettent en forme. Ce premier texte obligerait à vérifier un certain nombre de patterns pour s’assurer qu’il ne s’agit pas de contenus terroristes. Ce que nous demandons en tant que fournisseurs d’infrastructures c’est de ne pas être incorporés dans le texte parce qu’il mettrait en péril notre cœur d’activité.

Pourquoi la proposition de régulation, telle qu’elle a été présentée, ne vous satisfait pas ?

J-H Gavetti : Nous sommes parfaitement d’accord avec la philosophie de cette proposition, mais on ne traite pas de flux structurés, juste des flux bruts ! Imaginez qu’en tant que fournisseur d’infrastructure, on héberge l’équivalent d’un Twitter. Il faudrait qu’on ait la main sur tous les serveurs de ce client pour scanner l’ensemble de ses données pour vérifier qu’il n’y ait pas un pattern assimilé à un contenu terroriste. Si tel est le cas, il faudrait stopper tous les serveurs. Vous comprenez donc la problématique : les fournisseurs d’infrastructure ne sont pas au bon niveau pour effectuer cette vérification : nous n’avons pas les moyens techniques de faire cette discrimination.

Donc selon vous, vous n’êtes pas les bons acteurs ciblés. A qui devrait s’adresser cette réglementation ?

J-H Gavetti : Pour nous, les éditeurs devraient remplir cette mission de contrôle. L’une des membres de CISPE a une belle image pour illustrer la proposition de réglementation telle qu’elle est actuellement : « c’est comme si on coupait l’électricité de tout un immeuble pour changer une ampoule ». Le fournisseur d’électricité c’est nous, et pour trouver l’ampoule à changer on devrait laisser tout un immeuble dans le noir ! Le temps que l’on scanne tout, le système va couper automatiquement le serveur, empêchant toute utilisation. C’est absurde.

Or il y a quatre ans, dans la loi de programmation unitaire française, se trouvaient déjà des moyens pour la lutte contre le terrorisme. Nous avons déjà un arsenal préventif et exécutoire. Ce que nous pointons du doigt aujourd’hui c’est le danger pour l’économie numérique de la proposition européenne. Vous ne pouvez pas couper toute la téléphonie à un quartier sous prétexte qu’un élément est passé par là. Alors pourquoi nous inclure dans un cadre qui aurait le même effet ?

Que propose donc le CISPE aujourd’hui ?

J-H Gavetti : Encore une fois, nous comprenons la philosophie de la loi. Mais ici ce n’est pas un texte de la concertation. Nous le regrettons. Nous sommes pour le texte, mais dans un autre contexte. Le texte de réglementation devrait être plus clair et plus précis. Le but est de ne pas impacter les libertés ni la portée du texte.

Le CISPE représente des acteurs qui souhaitent favoriser le développement de notre industrie. Ce serait dommage, sous prétexte d’un bon motif, d’introduire un risque, de créer une brèche pour nos clients.

 

 Jules-Henri Gavetti, Président de la société Ikoula, trésorier du CISPE

Written by Valentine

Arrivée sur terre il y a quelques lustres, Valentine entre aujourd’hui dans le métier de la communication.
C’est non sans intrépidité qu’elle a intégré la Sorbonne en philosophie après une classe préparatoire littéraire (A/L). Après un mémoire sur la place de l’éthique dans la société actuelle à partir d’Aristote, Valentine poursuit son cursus en éthique appliquée.
Autrement dit elle s’intéresse aux actions des entreprises et des institutions publiques, proposant alors des solutions de conseil afin d’accompagner leurs prises de décision. Au coeur de l’économie numérique, les rouages de la communication autour de l’innovation la passionnent.
C’est pour cela que Valentine a rejoint l’équipe de Tikibuzz, une agence de communication et de marketing, en 2018.
Aujourd’hui, elle a le plaisir de s’aventurer sur le terrain de l’éditique et de la gestion de la communication client, afin de vous proposer chers lecteurs, des reportages et des témoignages pour votre média DOCaufutur.