Madame, Monsieur les candidats à l’élection présidentielle, merci de jeter un coup d’œil à notre enseignement supérieur – Par Sébastien Corniglion, DSTI

En 2014, alors que j’étais assistant d’enseignement et de recherche (ATER) dans une université française, j’ai décidé de quitter le service public pour créer un établissement privé de d’enseignement supérieur libre, dédié à l’apprentissage de la Science des Données (Data Science). J’eus le privilège en me lançant dans cette aventure de voir l’un de mes anciens étudiants me rejoindre. Et c’est ainsi que mes partenaires et moi-même avons créé une institution à la croissance et au succès grandissant. Mais lorsque qu’aujourd’hui je fais le point sur mes actions et choix, force est de reconnaître que le résultat me laisse perplexe.

Dans mon établissement j’accueille des étudiants de plus de 25 nationalités, de milieux éducatifs et professionnels différents. Qui viennent tous chaque jour pour combler la même envie, recevoir un enseignement pointu autour de la Data Science. La Data Science, un terme simplifié et à la mode pour définir la science informatique avancée, les mathématiques appliquées et une sensibilité « business ».

En parallèle, et pour fournir cet enseignement de qualité, j’héberge des professeurs reconnus, qu’ils soient universitaires ou chercheurs de nos grands établissements nationaux. Les enseignant-chercheurs, fonctionnaires sur qui il est si facile de taper, ne cessent de m’épater. Dites leur simplement : « Enseignez le cœur même de vos recherches, peu importe leur avancement et leur complexité. Donnez ce que vous aimez et profitez de pouvoir le faire à votre façon. Mettez la pression que vous souhaitez sur les étudiants. Vous pourrez voir chez eux la même intelligence que chez vos collègues de laboratoire. » Et cette partie « sans programme », qui pour beaucoup serait une abomination dans une institution d’enseignement supérieur de niveau dit « international », un anti « Paris-Saclay », devient un outil de formation performant pour des étudiants, même s’ils n’en ont peut-être pas pleinement conscience au début.

Ajoutez à cette équation des professionnels dépêchés par des partenaires industriels pour enseigner l’utilisation experte des outils « entreprise » et vous développez le pragmatisme de vos étudiants. Vous quitterez ainsi le milieu de la recherche mais octroierez la capacité à vos élèves de devenir ces fameuses et introuvables « licornes » aptes à affronter la réalité de notre 21ème siècle du « retour sur investissement ».

Ceci étant dit, je continue de à me faire des nœuds à l’estomac.

Par frustration, j’ai décidé de quitter mon université adorée, financée par les deniers publics pour co-créer une école privée. Une école qui fait appel à de brillants enseignants-chercheurs et chercheurs et que nous payons le double de leurs (maigres) honoraires du public. Tout comme des professionnels qui acceptent le même taux horaire alors que ce temps qu’ils libèrent de leurs entreprises leur serait bien plus rémunérateur. Pour des étudiants qui paieront de plus en plus de frais de scolarité, à mesure que l’établissement grandit et gagne en crédibilité.

Alors si aujourd’hui, mon école est en mode « start-up », c’est-à-dire avec des liquidités qui fondent comme neige au soleil, demain elle sera une entreprise rentable, même si bien fou serait celui qui croirait devenir multimillionnaire en veillant à remplir la mission sociétale de l’enseignement supérieur.

J’aurais donc pu faire la même chose dans le système universitaire public, si l’on avait bien voulu écouter le fait de donner plus de liberté à des professeurs fantastiques et des industriels compétents. Mais en France, les régulations sur l’éducation publique interdisent ces mélanges, dans l’esprit d’un principe de « précaution » envers une possible influence du secteur privé sur le contenu des programmes.

Mais comme bien sûr en France, il y a une exception notable à la règle : les Instituts Universitaires de Technologies (IUT), qui ont été construits par la loi autour de cette symbiose, et dont personne ne pourra nier être l’un des plus beaux succès du monde de l’enseignement supérieur depuis 40 ans. Pour filer le paradoxe, les IUT sont aussi la cible à abattre de la majorité des Présidents d’Universités et du Ministère qui voient dans ces « machins » des composantes outrancièrement privilégiées et dépensières.

Continuons dans les paradoxes : vous avez peut-être (sûrement) eu la chance d’avoir un(e) enseignant(e) absolument exceptionnel(le) durant ses études supérieures. Un enseignant que vous n’oublierez jamais. Peut-être même un enseignant qui vous a transmis une connaissance qui a menée au poste que vous occupez aujourd’hui. J’ai aussi eu le privilège d’avoir cette chance. Aujourd’hui, vous vous dites, sûrement comme moi quand vous voyez vos jeunes collaborateurs arriver : « mais quel dommage qu’il/elle n’ait pas pu écrire un livre pour transmettre cette connaissance à tous ». Et voici un autre paradoxe : il/elle ne l’a pas fait car cela n’aurait jamais été pris en compte dans sa promotion de carrière, car seuls les ouvrages de recherche comptent. Vient un troisième paradoxe : les enseignants-chercheurs de notre pays sont payés pour « chercher » et doivent un « service d’enseignement » en retour, pour lequel ils ne sont en effectivement pas rémunérés : il s’agit juste de « compenser » l’État Français de sa « peine ».

Ce cours que vous n’oublierez jamais a été totalement oublié, ou plutôt jamais considéré par le Ministère de l’Enseignement Supérieur (!) et de la Recherche (MESR). Précisons quand même que dans la plupart des pays du monde, il n’y a pas de plus grand privilège pour un étudiant que de suivre un cours dont l’ouvrage d’enseignement de référence a été publié par l’enseignant en face de lui.

Dernier paradoxe en guise de bouquet final : dans le pays du Colbertisme, il paraît aussi naturel que souhaitable qu’un programme d’enseignement soit « visé » par le MESR. Ceci implique de contractualiser et de figer le contenu d’un programme pendant 4 à 6 années, au titre du « suivi statistique », dans le seul pays au monde où nos brillants statisticiens sont capables de donner le résultat au dixième d’une élection nationale à l’heure même de la fermeture des bureaux de vote. Le Brexit ou l’élection de Donald Trump le rappelant, nos amis internationaux n’en reviennent toujours pas. Pour autant si certains domaines tels que les Lettres s’en accommodent sans problèmes majeurs, cette condition fait ricaner les employeurs dans les secteurs technologiques et particulièrement celui de l’informatique, notamment lorsqu’un pauvre étudiant a la malchance de tomber sur une « fin de contrat » lorsque les technologies enseignées datent de 5 ans en arrière. Au mieux, le MESR aura, dans sa grande mansuétude, accordé une possibilité de réviser les programmes à hauteur d’une vingtaine de pourcent à mi-contrat.

Et jusqu’à ce que tout cela change, il sera toujours acrobatique d’offrir aux étudiants du public un programme qui garantit une adéquation avec le marché du travail à leurs sorties, même si certains de mes anciens collègues le font bravement et quotidiennement en se cachant de déroger aux contenus obsolètes.

Quelles sont alors les options d’un jeune étudiant ?

La première consiste à faire partie des quelques pourcents sélectionnés pour la voie « royale » des classes préparatoires aux grandes écoles et d’intégrer sur concours une véritable grande école française, dont les indisputables et reconnues qualités leurs donneront toutes les connaissances pour affronter l’avenir.

C’est la voie que vous, Mesdames et Messieurs les candidats à l’élection présidentielle, connaissez le plus souvent. Elle est autant une des plus belles fiertés de la République Française que la seule qui semble souvent trouver grâce à vos yeux.

Pour le reste, que vous ne pouvez plus considérer comme une « sous-classe » de la population, demeure le choix de subir notre Colbertisme et ses paradoxes au XXI° siècle à l’Université en espérant avoir la chance de « bien tomber » ou de se tourner, pour ceux qui le peuvent, vers les quelques institutions payantes qui n’ont pas pour seule ambition de faire du retour sur investissement, et leur offriront une employabilité amortissant leurs frais de scolarité. Et ceci souvent, avec une forte participation des enseignants-chercheurs du public.

J’irai encore ce soir me coucher avec un nœud dans le ventre.

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Madame, Monsieur les candidats à l’élection présidentielle, merci de jeter un coup d’œil à notre enseignement supérieur – Par Sébastien Corniglion, DSTI

4th mai, 2017

En 2014, alors que j’étais assistant d’enseignement et de recherche (ATER) dans une université française, j’ai décidé de quitter le service public pour créer un établissement privé de d’enseignement supérieur libre, dédié à l’apprentissage de la Science des Données (Data Science). J’eus le privilège en me lançant dans cette aventure de voir l’un de mes anciens étudiants me rejoindre. Et c’est ainsi que mes partenaires et moi-même avons créé une institution à la croissance et au succès grandissant. Mais lorsque qu’aujourd’hui je fais le point sur mes actions et choix, force est de reconnaître que le résultat me laisse perplexe.

Dans mon établissement j’accueille des étudiants de plus de 25 nationalités, de milieux éducatifs et professionnels différents. Qui viennent tous chaque jour pour combler la même envie, recevoir un enseignement pointu autour de la Data Science. La Data Science, un terme simplifié et à la mode pour définir la science informatique avancée, les mathématiques appliquées et une sensibilité « business ».

En parallèle, et pour fournir cet enseignement de qualité, j’héberge des professeurs reconnus, qu’ils soient universitaires ou chercheurs de nos grands établissements nationaux. Les enseignant-chercheurs, fonctionnaires sur qui il est si facile de taper, ne cessent de m’épater. Dites leur simplement : « Enseignez le cœur même de vos recherches, peu importe leur avancement et leur complexité. Donnez ce que vous aimez et profitez de pouvoir le faire à votre façon. Mettez la pression que vous souhaitez sur les étudiants. Vous pourrez voir chez eux la même intelligence que chez vos collègues de laboratoire. » Et cette partie « sans programme », qui pour beaucoup serait une abomination dans une institution d’enseignement supérieur de niveau dit « international », un anti « Paris-Saclay », devient un outil de formation performant pour des étudiants, même s’ils n’en ont peut-être pas pleinement conscience au début.

Ajoutez à cette équation des professionnels dépêchés par des partenaires industriels pour enseigner l’utilisation experte des outils « entreprise » et vous développez le pragmatisme de vos étudiants. Vous quitterez ainsi le milieu de la recherche mais octroierez la capacité à vos élèves de devenir ces fameuses et introuvables « licornes » aptes à affronter la réalité de notre 21ème siècle du « retour sur investissement ».

Ceci étant dit, je continue de à me faire des nœuds à l’estomac.

Par frustration, j’ai décidé de quitter mon université adorée, financée par les deniers publics pour co-créer une école privée. Une école qui fait appel à de brillants enseignants-chercheurs et chercheurs et que nous payons le double de leurs (maigres) honoraires du public. Tout comme des professionnels qui acceptent le même taux horaire alors que ce temps qu’ils libèrent de leurs entreprises leur serait bien plus rémunérateur. Pour des étudiants qui paieront de plus en plus de frais de scolarité, à mesure que l’établissement grandit et gagne en crédibilité.

Alors si aujourd’hui, mon école est en mode « start-up », c’est-à-dire avec des liquidités qui fondent comme neige au soleil, demain elle sera une entreprise rentable, même si bien fou serait celui qui croirait devenir multimillionnaire en veillant à remplir la mission sociétale de l’enseignement supérieur.

J’aurais donc pu faire la même chose dans le système universitaire public, si l’on avait bien voulu écouter le fait de donner plus de liberté à des professeurs fantastiques et des industriels compétents. Mais en France, les régulations sur l’éducation publique interdisent ces mélanges, dans l’esprit d’un principe de « précaution » envers une possible influence du secteur privé sur le contenu des programmes.

Mais comme bien sûr en France, il y a une exception notable à la règle : les Instituts Universitaires de Technologies (IUT), qui ont été construits par la loi autour de cette symbiose, et dont personne ne pourra nier être l’un des plus beaux succès du monde de l’enseignement supérieur depuis 40 ans. Pour filer le paradoxe, les IUT sont aussi la cible à abattre de la majorité des Présidents d’Universités et du Ministère qui voient dans ces « machins » des composantes outrancièrement privilégiées et dépensières.

Continuons dans les paradoxes : vous avez peut-être (sûrement) eu la chance d’avoir un(e) enseignant(e) absolument exceptionnel(le) durant ses études supérieures. Un enseignant que vous n’oublierez jamais. Peut-être même un enseignant qui vous a transmis une connaissance qui a menée au poste que vous occupez aujourd’hui. J’ai aussi eu le privilège d’avoir cette chance. Aujourd’hui, vous vous dites, sûrement comme moi quand vous voyez vos jeunes collaborateurs arriver : « mais quel dommage qu’il/elle n’ait pas pu écrire un livre pour transmettre cette connaissance à tous ». Et voici un autre paradoxe : il/elle ne l’a pas fait car cela n’aurait jamais été pris en compte dans sa promotion de carrière, car seuls les ouvrages de recherche comptent. Vient un troisième paradoxe : les enseignants-chercheurs de notre pays sont payés pour « chercher » et doivent un « service d’enseignement » en retour, pour lequel ils ne sont en effectivement pas rémunérés : il s’agit juste de « compenser » l’État Français de sa « peine ».

Ce cours que vous n’oublierez jamais a été totalement oublié, ou plutôt jamais considéré par le Ministère de l’Enseignement Supérieur (!) et de la Recherche (MESR). Précisons quand même que dans la plupart des pays du monde, il n’y a pas de plus grand privilège pour un étudiant que de suivre un cours dont l’ouvrage d’enseignement de référence a été publié par l’enseignant en face de lui.

Dernier paradoxe en guise de bouquet final : dans le pays du Colbertisme, il paraît aussi naturel que souhaitable qu’un programme d’enseignement soit « visé » par le MESR. Ceci implique de contractualiser et de figer le contenu d’un programme pendant 4 à 6 années, au titre du « suivi statistique », dans le seul pays au monde où nos brillants statisticiens sont capables de donner le résultat au dixième d’une élection nationale à l’heure même de la fermeture des bureaux de vote. Le Brexit ou l’élection de Donald Trump le rappelant, nos amis internationaux n’en reviennent toujours pas. Pour autant si certains domaines tels que les Lettres s’en accommodent sans problèmes majeurs, cette condition fait ricaner les employeurs dans les secteurs technologiques et particulièrement celui de l’informatique, notamment lorsqu’un pauvre étudiant a la malchance de tomber sur une « fin de contrat » lorsque les technologies enseignées datent de 5 ans en arrière. Au mieux, le MESR aura, dans sa grande mansuétude, accordé une possibilité de réviser les programmes à hauteur d’une vingtaine de pourcent à mi-contrat.

Et jusqu’à ce que tout cela change, il sera toujours acrobatique d’offrir aux étudiants du public un programme qui garantit une adéquation avec le marché du travail à leurs sorties, même si certains de mes anciens collègues le font bravement et quotidiennement en se cachant de déroger aux contenus obsolètes.

Quelles sont alors les options d’un jeune étudiant ?

La première consiste à faire partie des quelques pourcents sélectionnés pour la voie « royale » des classes préparatoires aux grandes écoles et d’intégrer sur concours une véritable grande école française, dont les indisputables et reconnues qualités leurs donneront toutes les connaissances pour affronter l’avenir.

C’est la voie que vous, Mesdames et Messieurs les candidats à l’élection présidentielle, connaissez le plus souvent. Elle est autant une des plus belles fiertés de la République Française que la seule qui semble souvent trouver grâce à vos yeux.

Pour le reste, que vous ne pouvez plus considérer comme une « sous-classe » de la population, demeure le choix de subir notre Colbertisme et ses paradoxes au XXI° siècle à l’Université en espérant avoir la chance de « bien tomber » ou de se tourner, pour ceux qui le peuvent, vers les quelques institutions payantes qui n’ont pas pour seule ambition de faire du retour sur investissement, et leur offriront une employabilité amortissant leurs frais de scolarité. Et ceci souvent, avec une forte participation des enseignants-chercheurs du public.

J’irai encore ce soir me coucher avec un nœud dans le ventre.

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