Les paradoxes de l’innovation numérique

Best Internet Concept of global business.Technological background. Electronics, Wi-Fi, rays, symbols of the Internet, television, mobile and satellite communications

L’Institut G9+, think tank sur le numérique, et l’IDATE, ont organisé un colloque sur le thème « Les Paradoxes de l’Innovation Numérique : digital innovation versus digital innovation ? »

Jamais l’innovation numérique n’est apparue aussi fertile, jamais les améliorations apportées par l’innovation dans les entreprises n’ont été aussi claires … et pourtant la croissance de la productivité ralentit dans presque toutes les économies occidentales. Comment l’expliquer ?

Les économistes n’ont pas la même lecture de la révolution numérique que les dirigeants d’entreprises

Le premier débat entre économistes, assez pessimiste, met en évidence une baisse actuelle, et selon eux également future, des indicateurs principaux de santé économique… et ce malgré tout le « tapage » fait autour de la transition numérique. Gilbert Cette (Banque de France) souligne même un taux de la croissance mondiale historiquement bas. Paul Champsaur (ARCEP) cite d’ailleurs le grand économiste US, Robert Gordon, selon lequel la croissance mondiale n’a pas dépassé les 0.4% par an au cours des 5 dernières années et que l’Europe est même plutôt en baisse tendancielle.

Le second débat entre industriels (DG ou Directeurs Opérationnels de grands groupes comme Orange, STMicroelectronics, Atos), souligne le caractère réellement « révolutionnaire » du numérique. Ils ne manquent pas de souligner quelques exemples frappants d’apports majeurs du numérique à la société: pré-annonce par Orange du lancement de son activité nouvelle de Finance Mobile et de ses focus autour de l’IoT (Santé et Maison Connectée), illustration par Atos de gros projets Big Data (Optimisation Police Amsterdam, maintenance prédictive de turbines et amélioration de leur taux d’usage etc), focalisation de STMicroelectronics sur la réduction de consommation, élément de plus en plus clé, notamment pour les IoT.

Comment expliquer que le dynamisme du secteur des TIC n’apparaisse pas dans les chiffres macro-économiques ?

Il parait présomptueux de lire dans les chiffres des rendements décroissants dans la R&D numérique…

L’innovation technique s’essoufflerait dans le domaine du numérique. Cette affirmation semblerait se confirmer si l’on se réfère à la loi de Moore. Cette règle empirique a fonctionné pendant près de 30 ans. Elle affirmait que le nombre de transistors des microprocesseurs sur une puce de silicium doublait tous les deux ans, mais la pente de cette progression diminue déjà depuis l’année 2000 et les énormes investissements nécessaires à la poursuite de la miniaturisation rendraient quasiment impossible la poursuite géométrique de ces performances.

Relativisant ce constat, Joël Hartmann (STIMicroelectronics) souligne que le doublement des transistors ne peut pas constituer en soi la mesure de la maturité de l’innovation en matière de semi-conducteur. Il insiste sur l’importance de la consommation comme facteur clé d’innovation. Il valide également d’autres approches telles que les architectures 3D citées par Gilbert Cette. Ramon Fernandez (Orange) ne part pas de l’idée que l’innovation numérique est épuisée. Au contraire, il souligne que pour un groupe comme Orange les nouveaux concepts de IoT, de Big data ou les innovations pressenties dans la FinTech constituent des relais de croissance et permettent d’envisager de façon positive les évolutions nécessaires du business plan d’un opérateur télécom. Il précise qu’un opérateur comme Orange doit non seulement réfléchir la manière avec laquelle ces nouveaux concepts peuvent se traduire dans des usages efficaces. Quels sont les usages pour la clientèle entreprise et le consommateur mais aussi mettre en œuvre les transformations internes qui s’imposent comme pour toutes les entreprises touchées par la révolution numérique…

Quatre facteurs sont liés à l’économie:

Les déficiences de l’appareil statistique

L’apport de valeur à la société ne doit pas être mesuré uniquement avec des indicateurs économiques simples de croissance de la productivité, nous dit Charles Dehelly, (ATOS). C’est en effet un débat entamé depuis longtemps parmi les économistes et nombreux sont ceux qui s’accordent à dire que le bonheur, le bien-être, la qualité de vie devraient également être pris en compte. Mais on pourrait ajouter que la contribution du numérique au bien-être risque aussi d’être en partie négative quand il permet d’accélérer les process, de raccourcir les délais et que les marges dégagées (temps, rentabilité) sont intégralement récupérées au profit de l’entreprise et non des salariés …

L’attrait de vivre mieux avec moins

Joël Hartman (STMicroelectronics) remarque que l’évolution future sera centrée sur la réduction de la consommation. Ce qui explique pourquoi les nouveaux services n’influencent pas les indicateurs macroéconomiques, ou même qu’ils les influencent négativement …
L’effet des externalités
Les industriels ont largement commenté les conditions qui favorisent les innovations puis leur adoption par les entreprises. Notamment la législation, les incitations en vigueur, …

Une externalité particulière, largement citée : la formation.

Eric Labaye (McKinsey) insiste sur l’urgence de redéployer les ressources. Pour lui, cet enjeu des ressources humaines serait tel que 700 000 emplois pourraient ne pas être créés si notre système de formation ne parvenait pas à s’adapter. Pourtant, la création nette d’emploi imputable juste à l’internet en France pourrait être de 200 000 emplois. Dirk Pilat (OCDE) souligne aussi l’importance des politiques économiques : la question prioritaire n’est pas (ou plus) l’investissement dans les technologies, mais dans éducation et les ressources humaines.
L’impact positif sur le PIB peut aussi être retardé ou visible plus tardivement
Le gisement de croissance future que représentent les pays en développement

Le deuxième panel a insisté sur les disparités énormes entre les pays les plus avancés (Scandinavie, Corée, USA, etc), l’Europe un peu plus à la traîne, et surtout les pays en voie de développement, considérés comme un énorme gisement de croissance, de productivité et de disruption dans la qualité de vie. Un point d’optimisme sur lequel a insisté plus particulièrement Eric Labaye (McKinsey).

Le temps de latence avant que les organisations et les individus ne s’approprient le numérique

Reste qu’on a surtout parlé d’innovation numérique, censée générer de la croissance dans le secteur des TIC, mais aussi dans tous les autres secteurs dont les procédés, les technologies et les usages sont irrigués par le numérique. C’est peut-être là que se trouve la cause principale de l’écart constaté entre la confiance des industriels du numérique et le pessimisme des économistes : peu de choses auraient encore changé (notamment dans les PME, dans les pays en développement). Gilbert Cette (Banque de France) insiste justement sur la diffusion insuffisante des TIC en Europe qui expliquerait le décalage entre les niveaux de performance aux USA et en Europe. Cette diffusion insuffisante résultant principalement de retard sur l’éducation, les rigidités structurelles. …

Dans cette course à l’innovation et à la métamorphose, il y a un point cependant sur lequel les dirigeants sont unanimes : pour rester dans la course la gestion des talents est considérée comme l’un des plus grands défis à relever.

Pour approfondir ce débat, référez-vous au numéro spécial du DigiWorld Economic Journal (« Digital innovation vs. Secular Stagnation ? ») publié en Décembre par l’IDATE.

Intervenants de ce colloque

  • Anne Bouverot, CEO Morpho, Groupe SAFRAN
  • Gilbert Cette, Banque de France et professeur Université Aix-Marseille
  • Jean Marc Chery, COO STMicroelectronics
  • Charles Dehelly, COO ATOS et Président du Club de La Rochefoucauld
  • Ramon Fernandez, CFO et Dir Stratégie Orange & Président du Club de Paris
  • Eric Labaye, Président McKinsey Global Institute
  • Dirk Pilat, Deputy Director Sciences-technology-Innovations OCDE,
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Les paradoxes de l’innovation numérique

Best Internet Concept of global business.Technological background. Electronics, Wi-Fi, rays, symbols of the Internet, television, mobile and satellite communications 15th décembre, 2015

L’Institut G9+, think tank sur le numérique, et l’IDATE, ont organisé un colloque sur le thème « Les Paradoxes de l’Innovation Numérique : digital innovation versus digital innovation ? »

Jamais l’innovation numérique n’est apparue aussi fertile, jamais les améliorations apportées par l’innovation dans les entreprises n’ont été aussi claires … et pourtant la croissance de la productivité ralentit dans presque toutes les économies occidentales. Comment l’expliquer ?

Les économistes n’ont pas la même lecture de la révolution numérique que les dirigeants d’entreprises

Le premier débat entre économistes, assez pessimiste, met en évidence une baisse actuelle, et selon eux également future, des indicateurs principaux de santé économique… et ce malgré tout le « tapage » fait autour de la transition numérique. Gilbert Cette (Banque de France) souligne même un taux de la croissance mondiale historiquement bas. Paul Champsaur (ARCEP) cite d’ailleurs le grand économiste US, Robert Gordon, selon lequel la croissance mondiale n’a pas dépassé les 0.4% par an au cours des 5 dernières années et que l’Europe est même plutôt en baisse tendancielle.

Le second débat entre industriels (DG ou Directeurs Opérationnels de grands groupes comme Orange, STMicroelectronics, Atos), souligne le caractère réellement « révolutionnaire » du numérique. Ils ne manquent pas de souligner quelques exemples frappants d’apports majeurs du numérique à la société: pré-annonce par Orange du lancement de son activité nouvelle de Finance Mobile et de ses focus autour de l’IoT (Santé et Maison Connectée), illustration par Atos de gros projets Big Data (Optimisation Police Amsterdam, maintenance prédictive de turbines et amélioration de leur taux d’usage etc), focalisation de STMicroelectronics sur la réduction de consommation, élément de plus en plus clé, notamment pour les IoT.

Comment expliquer que le dynamisme du secteur des TIC n’apparaisse pas dans les chiffres macro-économiques ?

Il parait présomptueux de lire dans les chiffres des rendements décroissants dans la R&D numérique…

L’innovation technique s’essoufflerait dans le domaine du numérique. Cette affirmation semblerait se confirmer si l’on se réfère à la loi de Moore. Cette règle empirique a fonctionné pendant près de 30 ans. Elle affirmait que le nombre de transistors des microprocesseurs sur une puce de silicium doublait tous les deux ans, mais la pente de cette progression diminue déjà depuis l’année 2000 et les énormes investissements nécessaires à la poursuite de la miniaturisation rendraient quasiment impossible la poursuite géométrique de ces performances.

Relativisant ce constat, Joël Hartmann (STIMicroelectronics) souligne que le doublement des transistors ne peut pas constituer en soi la mesure de la maturité de l’innovation en matière de semi-conducteur. Il insiste sur l’importance de la consommation comme facteur clé d’innovation. Il valide également d’autres approches telles que les architectures 3D citées par Gilbert Cette. Ramon Fernandez (Orange) ne part pas de l’idée que l’innovation numérique est épuisée. Au contraire, il souligne que pour un groupe comme Orange les nouveaux concepts de IoT, de Big data ou les innovations pressenties dans la FinTech constituent des relais de croissance et permettent d’envisager de façon positive les évolutions nécessaires du business plan d’un opérateur télécom. Il précise qu’un opérateur comme Orange doit non seulement réfléchir la manière avec laquelle ces nouveaux concepts peuvent se traduire dans des usages efficaces. Quels sont les usages pour la clientèle entreprise et le consommateur mais aussi mettre en œuvre les transformations internes qui s’imposent comme pour toutes les entreprises touchées par la révolution numérique…

Quatre facteurs sont liés à l’économie:

Les déficiences de l’appareil statistique

L’apport de valeur à la société ne doit pas être mesuré uniquement avec des indicateurs économiques simples de croissance de la productivité, nous dit Charles Dehelly, (ATOS). C’est en effet un débat entamé depuis longtemps parmi les économistes et nombreux sont ceux qui s’accordent à dire que le bonheur, le bien-être, la qualité de vie devraient également être pris en compte. Mais on pourrait ajouter que la contribution du numérique au bien-être risque aussi d’être en partie négative quand il permet d’accélérer les process, de raccourcir les délais et que les marges dégagées (temps, rentabilité) sont intégralement récupérées au profit de l’entreprise et non des salariés …

L’attrait de vivre mieux avec moins

Joël Hartman (STMicroelectronics) remarque que l’évolution future sera centrée sur la réduction de la consommation. Ce qui explique pourquoi les nouveaux services n’influencent pas les indicateurs macroéconomiques, ou même qu’ils les influencent négativement …
L’effet des externalités
Les industriels ont largement commenté les conditions qui favorisent les innovations puis leur adoption par les entreprises. Notamment la législation, les incitations en vigueur, …

Une externalité particulière, largement citée : la formation.

Eric Labaye (McKinsey) insiste sur l’urgence de redéployer les ressources. Pour lui, cet enjeu des ressources humaines serait tel que 700 000 emplois pourraient ne pas être créés si notre système de formation ne parvenait pas à s’adapter. Pourtant, la création nette d’emploi imputable juste à l’internet en France pourrait être de 200 000 emplois. Dirk Pilat (OCDE) souligne aussi l’importance des politiques économiques : la question prioritaire n’est pas (ou plus) l’investissement dans les technologies, mais dans éducation et les ressources humaines.
L’impact positif sur le PIB peut aussi être retardé ou visible plus tardivement
Le gisement de croissance future que représentent les pays en développement

Le deuxième panel a insisté sur les disparités énormes entre les pays les plus avancés (Scandinavie, Corée, USA, etc), l’Europe un peu plus à la traîne, et surtout les pays en voie de développement, considérés comme un énorme gisement de croissance, de productivité et de disruption dans la qualité de vie. Un point d’optimisme sur lequel a insisté plus particulièrement Eric Labaye (McKinsey).

Le temps de latence avant que les organisations et les individus ne s’approprient le numérique

Reste qu’on a surtout parlé d’innovation numérique, censée générer de la croissance dans le secteur des TIC, mais aussi dans tous les autres secteurs dont les procédés, les technologies et les usages sont irrigués par le numérique. C’est peut-être là que se trouve la cause principale de l’écart constaté entre la confiance des industriels du numérique et le pessimisme des économistes : peu de choses auraient encore changé (notamment dans les PME, dans les pays en développement). Gilbert Cette (Banque de France) insiste justement sur la diffusion insuffisante des TIC en Europe qui expliquerait le décalage entre les niveaux de performance aux USA et en Europe. Cette diffusion insuffisante résultant principalement de retard sur l’éducation, les rigidités structurelles. …

Dans cette course à l’innovation et à la métamorphose, il y a un point cependant sur lequel les dirigeants sont unanimes : pour rester dans la course la gestion des talents est considérée comme l’un des plus grands défis à relever.

Pour approfondir ce débat, référez-vous au numéro spécial du DigiWorld Economic Journal (« Digital innovation vs. Secular Stagnation ? ») publié en Décembre par l’IDATE.

Intervenants de ce colloque

  • Anne Bouverot, CEO Morpho, Groupe SAFRAN
  • Gilbert Cette, Banque de France et professeur Université Aix-Marseille
  • Jean Marc Chery, COO STMicroelectronics
  • Charles Dehelly, COO ATOS et Président du Club de La Rochefoucauld
  • Ramon Fernandez, CFO et Dir Stratégie Orange & Président du Club de Paris
  • Eric Labaye, Président McKinsey Global Institute
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