Les entreprises optent souvent pour le « prêt-à-penser » – Maud Laurent pour DOCaufutur

Cartoon of businessman evolution with influence.

Dans leur livre Influentia, la référence des stratégies d’influence, Ludovic François et Romain Zerbib mettent en lumière une problématique qui ne date pas d’hier, celle des théories en management inefficaces qui deviennent la mode en entreprise. Dans un monde du travail où la performance immédiate fait loi, les managers ont tendance à utiliser les mêmes concepts, les mêmes références, au même moment. Comment expliquer cette uniformisation ? Est-elle dangereuse ou naturelle et saine ? C’est l’enquête du mois de DOCaufutur.

First Class Business Solution IllustrationLes deux auteurs ont mis en place une théorie fictive de gestion afin de connaître la réaction des entreprises. Testé auprès de PME de la Loire, ce processus factice a été intentionnellement conçu pour que ses défauts majeurs soient clairement identifiables. Elle était censée anticiper avec certitude l’issue d’un changement avant même que celui-ci ne démarre. Résultat ? Ce ne sont pas moins de 85% des entreprises répondantes qui se sont dites prêtes à adopter ce modèle; certaines l’ont même testé et en sont ravies. Cette étude test prouve qu’il est donc tout à fait possible de pousser une entreprise à adopter une pratique visiblement inopérante.

« Un résultat effrayant » pour Romain Zerbib, Docteur en sciences de gestion, enseignant-chercheur en management stratégique. « Au cours de mes interventions en entreprises, j’ai été très surpris. Les managers mettent en place les mêmes concepts quel que soit leur secteur d’activité et leurs spécificités, comme une mode vestimentaire. Ils valident ainsi les stratégies déployées par les cabinets de conseil, qui ont une image d’institutions de prestige ». Pour son co-auteur Ludovic François, docteur en sciences de gestion et professeur affilié à HEC, le prêt-à-penser peut être dangereux de manière globale. « L’uniformisation de la pensée et le lissage des pratiques sont des phénomènes moutonniers qui s’avèrent être sclérosants pour l’entreprise et sa créativité ».

Pour les deux auteurs, la théorie néo-institutionnelle et la théorie des modes managériales constituent deux angles d’analyse pour expliquer cette tendance, à travers cinq facteurs. Les managers manquent de temps, ils sont rationnels, sont en quête de solutions nouvelles, soumis à de puissants mécanismes moutonniers et sensibles à l’avis des experts.

Little Fish Eat Big Fish. Unity, Teamwork, Organize ConceptLa conformité est un comportement rationnel et sécurisant

« On entre souvent en conformité par rapport au pouvoir établi: les salariés vis-à-vis de leur manager, les managers vis-à-vis du chef d’entreprise, les chefs d’entreprises vis-à-vis de leurs actionnaires » indique Didier Delhaye, associé de TiKibuzz, consultant en marketing stratégique. Tout le monde est sous pression et les managers n’arrivent parfois plus à prendre de recul. Le système éducatif est formaté et il est difficile d’y échapper, selon le consultant. « Les échanges Erasmus par exemple sont un très bon moyen d’avoir d’autres visions et de s’ouvrir ». Pour lui, quelqu’un qui pense différemment va souvent être considéré comme le vilain petit canard. Lorsque l’on prend un risque, on peut échouer! Et plus l’entreprise est grande, plus le risque d’échec augmente, c’est un fait. « Les séminaires prônant le « nouveau concept phare » de management sont animés par des cabinets de conseil qui ont de l’expérience mais qui restent très conformistes ». Pour Didier Delhaye, « il faudrait plutôt faire appel à des professionnels qui auraient une bonne connaissance du marché et diverses expériences internationales ». Sans oublier de prendre du recul sur son entreprise via des externes tels que des philosophes ou des psychologues. « Il me semble que ce sont de bons moyens pour trouver des solutions novatrices, qui permettent de s’adapter en évitant le ‘’on a toujours fait comme ça’’ » précise t-il.

hamsterrad laufen stress business mannNe faut-il pas parfois rester dans le moule pour survivre ?

Christophe Benavent est Professeur à l’Université Paris Ouest en sciences de gestion. Selon lui, les managers sont dans un processus d’imitation ;« s’ils pensent que quelqu’un a fait quelque chose de bien, ils vont vouloir le tester. Ils appliquent ce nouveau concept parce qu’il permet d’être distinctif. Mais à partir du moment où tout le monde l’applique, il cesse d’être intéressant car non différenciant, et les entreprises se tournent alors vers une autre nouveau process et ainsi de suite ». L’isomorphisme est aussi présent à cause des contraintes imposées aux entreprises telles que les normalisations, les protocoles, les agences de notation pour les banques, l’Afnor,… auxquelles elles ne peuvent échapper. « Parallèlement à cela, une entreprise qui ne fait pas comme tout le monde n’aura plus de légitimité aux yeux de son ecosystème. Il faut parfois être dans le cadre pour survivre… à moins que vous n’ayez trouvé quelque chose d’unique. Les coups de génie sont souvent des coups de chance » explique Christophe Benavent.

An illustration of a piggy bank riding on a rocket flying through the airPour Yann Gourvennec, fondateur de Visionary Marketing, les managers attendent des résultats rapides, ce qui les pousse à surévaluer certains concepts et à adopter des pratiques standardisées. « Construire un vision à long terme d’une entreprise nécessite du temps. Innover sans cesse dans son métier pour rester dans la course est une nécessité mais il ne suffit pas d’utiliser les nouveaux gadgets à la mode sans réfléchir. « Même si certaines modes fonctionnent et sont saines » précise t-il. Yann Gourvennec pense que le vrai enjeu du 21ème siècle pour les entreprises est ailleurs, dans la reconfiguration totale du travail avec la révolution des services. Le digital et les nouvelles technologies qui en découlent sont en train de révolutionner le monde du travail et la nature même des métiers. « Pour moi, la vraie question des entreprises actuellement, c’est: qu’allons-nous faire de tous ces gens dont le métier va être modifié ? Comment les faire évoluer ? »

Pour ce type de problématique majeure, nous avons du mal à croire que les théories toutes faites et le prêt-à-penser apporteront les bonnes réponses.

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  1. Pingback: AITBmp - Stratégies d’influence: les entreprises optent souvent pour le "prêt-à-penser"

  2. Justin Levy on 1 novembre 2015 at 22 h 12 min said:

    et s’il n’y avait qu’en entreprise que le problème se posait… on retrouve les mêmes mécanismes en politique avec des effets sociétaux extrêmement préjudiciables.

  3. Les managers ne sont finalement guère plus armés que certains adolescents face au pouvoir des marques

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Les entreprises optent souvent pour le « prêt-à-penser » – Maud Laurent pour DOCaufutur

Cartoon of businessman evolution with influence. 1st novembre, 2015

Dans leur livre Influentia, la référence des stratégies d’influence, Ludovic François et Romain Zerbib mettent en lumière une problématique qui ne date pas d’hier, celle des théories en management inefficaces qui deviennent la mode en entreprise. Dans un monde du travail où la performance immédiate fait loi, les managers ont tendance à utiliser les mêmes concepts, les mêmes références, au même moment. Comment expliquer cette uniformisation ? Est-elle dangereuse ou naturelle et saine ? C’est l’enquête du mois de DOCaufutur.

First Class Business Solution IllustrationLes deux auteurs ont mis en place une théorie fictive de gestion afin de connaître la réaction des entreprises. Testé auprès de PME de la Loire, ce processus factice a été intentionnellement conçu pour que ses défauts majeurs soient clairement identifiables. Elle était censée anticiper avec certitude l’issue d’un changement avant même que celui-ci ne démarre. Résultat ? Ce ne sont pas moins de 85% des entreprises répondantes qui se sont dites prêtes à adopter ce modèle; certaines l’ont même testé et en sont ravies. Cette étude test prouve qu’il est donc tout à fait possible de pousser une entreprise à adopter une pratique visiblement inopérante.

« Un résultat effrayant » pour Romain Zerbib, Docteur en sciences de gestion, enseignant-chercheur en management stratégique. « Au cours de mes interventions en entreprises, j’ai été très surpris. Les managers mettent en place les mêmes concepts quel que soit leur secteur d’activité et leurs spécificités, comme une mode vestimentaire. Ils valident ainsi les stratégies déployées par les cabinets de conseil, qui ont une image d’institutions de prestige ». Pour son co-auteur Ludovic François, docteur en sciences de gestion et professeur affilié à HEC, le prêt-à-penser peut être dangereux de manière globale. « L’uniformisation de la pensée et le lissage des pratiques sont des phénomènes moutonniers qui s’avèrent être sclérosants pour l’entreprise et sa créativité ».

Pour les deux auteurs, la théorie néo-institutionnelle et la théorie des modes managériales constituent deux angles d’analyse pour expliquer cette tendance, à travers cinq facteurs. Les managers manquent de temps, ils sont rationnels, sont en quête de solutions nouvelles, soumis à de puissants mécanismes moutonniers et sensibles à l’avis des experts.

Little Fish Eat Big Fish. Unity, Teamwork, Organize ConceptLa conformité est un comportement rationnel et sécurisant

« On entre souvent en conformité par rapport au pouvoir établi: les salariés vis-à-vis de leur manager, les managers vis-à-vis du chef d’entreprise, les chefs d’entreprises vis-à-vis de leurs actionnaires » indique Didier Delhaye, associé de TiKibuzz, consultant en marketing stratégique. Tout le monde est sous pression et les managers n’arrivent parfois plus à prendre de recul. Le système éducatif est formaté et il est difficile d’y échapper, selon le consultant. « Les échanges Erasmus par exemple sont un très bon moyen d’avoir d’autres visions et de s’ouvrir ». Pour lui, quelqu’un qui pense différemment va souvent être considéré comme le vilain petit canard. Lorsque l’on prend un risque, on peut échouer! Et plus l’entreprise est grande, plus le risque d’échec augmente, c’est un fait. « Les séminaires prônant le « nouveau concept phare » de management sont animés par des cabinets de conseil qui ont de l’expérience mais qui restent très conformistes ». Pour Didier Delhaye, « il faudrait plutôt faire appel à des professionnels qui auraient une bonne connaissance du marché et diverses expériences internationales ». Sans oublier de prendre du recul sur son entreprise via des externes tels que des philosophes ou des psychologues. « Il me semble que ce sont de bons moyens pour trouver des solutions novatrices, qui permettent de s’adapter en évitant le ‘’on a toujours fait comme ça’’ » précise t-il.

hamsterrad laufen stress business mannNe faut-il pas parfois rester dans le moule pour survivre ?

Christophe Benavent est Professeur à l’Université Paris Ouest en sciences de gestion. Selon lui, les managers sont dans un processus d’imitation ;« s’ils pensent que quelqu’un a fait quelque chose de bien, ils vont vouloir le tester. Ils appliquent ce nouveau concept parce qu’il permet d’être distinctif. Mais à partir du moment où tout le monde l’applique, il cesse d’être intéressant car non différenciant, et les entreprises se tournent alors vers une autre nouveau process et ainsi de suite ». L’isomorphisme est aussi présent à cause des contraintes imposées aux entreprises telles que les normalisations, les protocoles, les agences de notation pour les banques, l’Afnor,… auxquelles elles ne peuvent échapper. « Parallèlement à cela, une entreprise qui ne fait pas comme tout le monde n’aura plus de légitimité aux yeux de son ecosystème. Il faut parfois être dans le cadre pour survivre… à moins que vous n’ayez trouvé quelque chose d’unique. Les coups de génie sont souvent des coups de chance » explique Christophe Benavent.

An illustration of a piggy bank riding on a rocket flying through the airPour Yann Gourvennec, fondateur de Visionary Marketing, les managers attendent des résultats rapides, ce qui les pousse à surévaluer certains concepts et à adopter des pratiques standardisées. « Construire un vision à long terme d’une entreprise nécessite du temps. Innover sans cesse dans son métier pour rester dans la course est une nécessité mais il ne suffit pas d’utiliser les nouveaux gadgets à la mode sans réfléchir. « Même si certaines modes fonctionnent et sont saines » précise t-il. Yann Gourvennec pense que le vrai enjeu du 21ème siècle pour les entreprises est ailleurs, dans la reconfiguration totale du travail avec la révolution des services. Le digital et les nouvelles technologies qui en découlent sont en train de révolutionner le monde du travail et la nature même des métiers. « Pour moi, la vraie question des entreprises actuellement, c’est: qu’allons-nous faire de tous ces gens dont le métier va être modifié ? Comment les faire évoluer ? »

Pour ce type de problématique majeure, nous avons du mal à croire que les théories toutes faites et le prêt-à-penser apporteront les bonnes réponses.

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