Institut G9+: Internet va-t-il tuer le capitalisme ?

C’est la question à laquelle l’institut G9+ a tenté de répondre lors de la conférence du 25 novembre dernier avec Jeremy Rifkin, Jacques Attali, Clara Gaymard et Jean-Marc Daniel. Lors de cette soirée, ils ont débattu des effets d’Internet et de la numérisation de la société aux niveaux macroéconomiques et politiques.
Pour sa 18ème rencontre annuelle, l’Institut G9+ a réuni des personnalités d’exception : Jeremy Rifkin, essayiste américain, spécialiste de prospective (économique et scientifique) ; Jacques Attali, écrivain, Président du Groupe PlaNet Finance, Jean-Marc Daniel, économiste, Professeur associé à l’ESCP Europe et Directeur de rédaction de la revue Sociétal et Clara Gaymard, CEO General Electric France. Les débats ont été animés par Frédéric Simottel, rédacteur en chef de 01 Informatique. La conférence a été introduite par Luc Bretones, Vice-Président de l’Institut G9+.

La vidéo de la conférence est disponible ici : www.dailymotion.com/g9plus

Comment Internet change le monde

En introduction, Luc Bretones rappelle quelques tendances marquantes de la numérisation de notre société : en deux siècles, la vitesse de diffusion de l’information a été multipliée par cent milliards. D’ici 2018, 4 milliards d’humains auront dans leur poche l’équivalent en puissance de calcul d’un super calculateur Cray 2 des années 90. Agé de seulement 20 ans,l’Internet tel que nous le connaissons représente la plus grande infrastructure d’innovation de l’humanité.

Internet va-t-il tuer le capitalisme ?

Pour Jeremy Rifkin, la réponse est clairement oui ! Nous sommes en train de vivre une troisième révolution industrielle. Ce qui caractérise toute révolution industrielle, c’est la conjonction de ruptures dans trois domaines : énergies, communications et transports (pour la première révolution industrielle : vapeur, télégramme et train. Pour la seconde : électricité, téléphone et automobile). Mais cette révolution industrielle se distingue des précédentes :Internet dote l’humanité d’une infrastructure et met à disposition de tous des moyens technologiques sans précédent. Mais alors, où sont les ruptures dans les domaines des transports et de l’énergie ? Elles sont en train d’arriver, sous l’effet d’Internet justement : voiture sans chauffeur, production d’électricité solaire décentralisée… Cette révolution, encore incomplète, prendra bientôt la forme d’un « super Internet des Objets », connectant tous les humains d’ici 2030. Cette infrastructure rendra aussi possible la production de services innovants à « coût marginal zéro », offrant d’incroyables opportunités à une nouvelle génération d’entrepreneurs.

Pour l’illustrer, observons seulement les phénomènes qui sont aujourd’hui notre quotidien : des pans entiers de l’industrie ont déjà subi une transformation. Cela a commencé par les contenus dématérialisés : la musique (les indépendants qui contournent les majors), la TV (les « youtubers » qui contournent les chaînes), les media (les bloggeurs qui contournent la presse), l’éducation avec les MOOCs, etc. Certaines des plus grandes industries du 20e siècle ne sontplus que l’ombre d’elles-mêmes. Le dernier obstacle majeur, celui des biens matériels, sera franchi avec l’avènement de l’Internet des Objets et de l’impression 3D. En conséquence, nous allons passer d’une économie de la propriété, à une économie du partage. D’ailleurs, c’est une nécessité pour relever le plus grand défi du siècle prochain, qui n’est autre que le changement climatique et ses conséquences dramatiques pour l’humanité.
Pour Jacques Attali, la réponse est non, Internet ne va pas tuer le capitalisme. Cette vision «rationaliste » est inexacte et dangereuse. La circulation de biens et de personnes bien réels qui sous-tendent cette économie mondialisée devra toujours être assurée. La vision d’une société où l’économie pourrait être développée à « coût marginal zéro » est une utopie.

Clara Gaymard nuance ce point de vue : grâce au numérique, il y beaucoup d’optimisations qu’un indicateur économique comme le PIB ne peut refléter. Par exemple, en permettant à des patients d’être soignés à domiciles, les avancées dans la domotique permettront d’économiser de l’argent, se traduisant par une diminution du PIB alors que le niveau de vie est amélioré !

Quel avenir pour le capitalisme dans ce monde nouveau ?

Jacques Attali définit le capitalisme de la manière suivante : tout comme la démocratie, il s’agit d’un mécanisme de répartition de la rareté. Dans notre société de plus en plus numérique, l’information n’est pas rare. L’énergie non plus. En réalité, il n’y a de véritablement rare que le temps. La voiture sans chauffeur n’est pas un sujet de mobilité, comme le dit Rifkin, mais de récupération du temps de transport à d’autres choses qui ont du sens. Ce qui est vraiment en train de se jouer avec Internet et la numérisation, c’est un meilleur usage du temps. Pour lui, le modèle prôné par Rifkin n’est pas souhaitable, car l’Internet des Objets poussé à l’extrême peut représenter un danger pour la liberté s’il est capté par un oligopole. En rendant possible le contrôle de l’individu à tous les niveaux de son quotidien, il pourrait devenir l’instrument de la dictature. Internet n’est pas la gratuité, mais le monopole : les GAFA qui opèrent l’essentiel d’Internet (Google, Amazon, Facebook et Apple) sont des monopoles.

Pour Jean-Marc Daniel, la théorie de la fin du capitalisme et de l’avènement d’une société du « coût marginal zéro » s’appuie sur l’hypothèse des « rendements décroissants » (selon le principe : plus une terre est exploitée moins elle est fertile…). Ainsi, arrivé à un certain degré d’optimisation, le capitalisme ne parviendrait plus à générer de profits et s’autodétruirait. Or, dans le modèle de Rifkin, le progrès technologique et la concurrence, stimulés par Internet,devraient au contraire aboutir à des rendements croissants, et donc au renforcement du capitalisme ! Ainsi, difficile de prédire ce qu’il adviendra véritablement du capitalisme dans ce monde nouveau.

Quels enjeux pour les générations futures ?

Pour Jean-Marc Daniel, le monde appartient de moins en moins aux gestionnaires et de plus en plus aux entrepreneurs. Grâce à Internet, de petites équipes sont en capacité de produire des innovations et de créer de la valeur. Comme Rifkin, il pense que la chaîne de valeur sera dominée par les PME et les entrepreneurs, mais plutôt dans un âge d’or du capitalisme. Il met en garde sur la volonté de répliquer notre modèle à l’identique dans les pays émergents, ce qui produirait une croissance économique artificielle « par inertie », sans véritable progrès. La vraie création de valeur se fera par l’innovation sur nos propres marchés.

Enfin, Clara Gaymard souligne l’importance de l’éducation des générations futures. Pour elle, nous ne formons pas assez nos enfants sur deux choses : vivre dans un monde durablement incertain, et travailler en mode collaboratif. D’ailleurs, ce dernier point manque cruellement à l’éducation nationale, dont tout le processus d’évaluation est centré sur l’individu, ce qui est dramatique.
En conclusion de cette table ronde, Clara Gaymard précise que, même s’il ne faudra pas se passer d’une réflexion sur l’éthique, le premier risque face à la révolution Internet, c’est la peur, notamment la peur du déclin.  Frédéric Simottel résume alors les défis qui attendent notre génération : « Nous sommes tous des digital migrants ».

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Institut G9+: Internet va-t-il tuer le capitalisme ?

3rd décembre, 2014

C’est la question à laquelle l’institut G9+ a tenté de répondre lors de la conférence du 25 novembre dernier avec Jeremy Rifkin, Jacques Attali, Clara Gaymard et Jean-Marc Daniel. Lors de cette soirée, ils ont débattu des effets d’Internet et de la numérisation de la société aux niveaux macroéconomiques et politiques.
Pour sa 18ème rencontre annuelle, l’Institut G9+ a réuni des personnalités d’exception : Jeremy Rifkin, essayiste américain, spécialiste de prospective (économique et scientifique) ; Jacques Attali, écrivain, Président du Groupe PlaNet Finance, Jean-Marc Daniel, économiste, Professeur associé à l’ESCP Europe et Directeur de rédaction de la revue Sociétal et Clara Gaymard, CEO General Electric France. Les débats ont été animés par Frédéric Simottel, rédacteur en chef de 01 Informatique. La conférence a été introduite par Luc Bretones, Vice-Président de l’Institut G9+.

La vidéo de la conférence est disponible ici : www.dailymotion.com/g9plus

Comment Internet change le monde

En introduction, Luc Bretones rappelle quelques tendances marquantes de la numérisation de notre société : en deux siècles, la vitesse de diffusion de l’information a été multipliée par cent milliards. D’ici 2018, 4 milliards d’humains auront dans leur poche l’équivalent en puissance de calcul d’un super calculateur Cray 2 des années 90. Agé de seulement 20 ans,l’Internet tel que nous le connaissons représente la plus grande infrastructure d’innovation de l’humanité.

Internet va-t-il tuer le capitalisme ?

Pour Jeremy Rifkin, la réponse est clairement oui ! Nous sommes en train de vivre une troisième révolution industrielle. Ce qui caractérise toute révolution industrielle, c’est la conjonction de ruptures dans trois domaines : énergies, communications et transports (pour la première révolution industrielle : vapeur, télégramme et train. Pour la seconde : électricité, téléphone et automobile). Mais cette révolution industrielle se distingue des précédentes :Internet dote l’humanité d’une infrastructure et met à disposition de tous des moyens technologiques sans précédent. Mais alors, où sont les ruptures dans les domaines des transports et de l’énergie ? Elles sont en train d’arriver, sous l’effet d’Internet justement : voiture sans chauffeur, production d’électricité solaire décentralisée… Cette révolution, encore incomplète, prendra bientôt la forme d’un « super Internet des Objets », connectant tous les humains d’ici 2030. Cette infrastructure rendra aussi possible la production de services innovants à « coût marginal zéro », offrant d’incroyables opportunités à une nouvelle génération d’entrepreneurs.

Pour l’illustrer, observons seulement les phénomènes qui sont aujourd’hui notre quotidien : des pans entiers de l’industrie ont déjà subi une transformation. Cela a commencé par les contenus dématérialisés : la musique (les indépendants qui contournent les majors), la TV (les « youtubers » qui contournent les chaînes), les media (les bloggeurs qui contournent la presse), l’éducation avec les MOOCs, etc. Certaines des plus grandes industries du 20e siècle ne sontplus que l’ombre d’elles-mêmes. Le dernier obstacle majeur, celui des biens matériels, sera franchi avec l’avènement de l’Internet des Objets et de l’impression 3D. En conséquence, nous allons passer d’une économie de la propriété, à une économie du partage. D’ailleurs, c’est une nécessité pour relever le plus grand défi du siècle prochain, qui n’est autre que le changement climatique et ses conséquences dramatiques pour l’humanité.
Pour Jacques Attali, la réponse est non, Internet ne va pas tuer le capitalisme. Cette vision «rationaliste » est inexacte et dangereuse. La circulation de biens et de personnes bien réels qui sous-tendent cette économie mondialisée devra toujours être assurée. La vision d’une société où l’économie pourrait être développée à « coût marginal zéro » est une utopie.

Clara Gaymard nuance ce point de vue : grâce au numérique, il y beaucoup d’optimisations qu’un indicateur économique comme le PIB ne peut refléter. Par exemple, en permettant à des patients d’être soignés à domiciles, les avancées dans la domotique permettront d’économiser de l’argent, se traduisant par une diminution du PIB alors que le niveau de vie est amélioré !

Quel avenir pour le capitalisme dans ce monde nouveau ?

Jacques Attali définit le capitalisme de la manière suivante : tout comme la démocratie, il s’agit d’un mécanisme de répartition de la rareté. Dans notre société de plus en plus numérique, l’information n’est pas rare. L’énergie non plus. En réalité, il n’y a de véritablement rare que le temps. La voiture sans chauffeur n’est pas un sujet de mobilité, comme le dit Rifkin, mais de récupération du temps de transport à d’autres choses qui ont du sens. Ce qui est vraiment en train de se jouer avec Internet et la numérisation, c’est un meilleur usage du temps. Pour lui, le modèle prôné par Rifkin n’est pas souhaitable, car l’Internet des Objets poussé à l’extrême peut représenter un danger pour la liberté s’il est capté par un oligopole. En rendant possible le contrôle de l’individu à tous les niveaux de son quotidien, il pourrait devenir l’instrument de la dictature. Internet n’est pas la gratuité, mais le monopole : les GAFA qui opèrent l’essentiel d’Internet (Google, Amazon, Facebook et Apple) sont des monopoles.

Pour Jean-Marc Daniel, la théorie de la fin du capitalisme et de l’avènement d’une société du « coût marginal zéro » s’appuie sur l’hypothèse des « rendements décroissants » (selon le principe : plus une terre est exploitée moins elle est fertile…). Ainsi, arrivé à un certain degré d’optimisation, le capitalisme ne parviendrait plus à générer de profits et s’autodétruirait. Or, dans le modèle de Rifkin, le progrès technologique et la concurrence, stimulés par Internet,devraient au contraire aboutir à des rendements croissants, et donc au renforcement du capitalisme ! Ainsi, difficile de prédire ce qu’il adviendra véritablement du capitalisme dans ce monde nouveau.

Quels enjeux pour les générations futures ?

Pour Jean-Marc Daniel, le monde appartient de moins en moins aux gestionnaires et de plus en plus aux entrepreneurs. Grâce à Internet, de petites équipes sont en capacité de produire des innovations et de créer de la valeur. Comme Rifkin, il pense que la chaîne de valeur sera dominée par les PME et les entrepreneurs, mais plutôt dans un âge d’or du capitalisme. Il met en garde sur la volonté de répliquer notre modèle à l’identique dans les pays émergents, ce qui produirait une croissance économique artificielle « par inertie », sans véritable progrès. La vraie création de valeur se fera par l’innovation sur nos propres marchés.

Enfin, Clara Gaymard souligne l’importance de l’éducation des générations futures. Pour elle, nous ne formons pas assez nos enfants sur deux choses : vivre dans un monde durablement incertain, et travailler en mode collaboratif. D’ailleurs, ce dernier point manque cruellement à l’éducation nationale, dont tout le processus d’évaluation est centré sur l’individu, ce qui est dramatique.
En conclusion de cette table ronde, Clara Gaymard précise que, même s’il ne faudra pas se passer d’une réflexion sur l’éthique, le premier risque face à la révolution Internet, c’est la peur, notamment la peur du déclin.  Frédéric Simottel résume alors les défis qui attendent notre génération : « Nous sommes tous des digital migrants ».

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